Été 1985. Yves Zogbo Junior rentre de Paris avec des disques dans ses bagages. Né en 1960 dans la capitale française, fils d'un homme de la RTI, il a découvert le hip-hop au début des années 1980, au moment où la télévision française lui consacrait une émission hebdomadaire, H.I.P. H.O.P., diffusée sur TF1 en 1984. À Abidjan, on lui confie une rubrique dans Nandjelet, l'émission de Roger Fulgence Kassy. Elle s'appelle Zim Zim Flash : du rap, du breakdance, des clips américains.
Jeudi 23 avril 2026, La Seine Musicale, à Paris. Himra, né à Cocody en 1998, reçoit aux Flammes le trophée de la meilleure chanson de musique africaine ou d'inspiration africaine pour « Number One », enregistrée avec le Nigérian Minz. Il est le premier artiste africain à gagner dans cette catégorie, face à Asake, Tiakola, Fally Ipupa et d'autres.
Entre ces deux scènes, il n'y a pas une ligne droite. Il y a quatre décennies d'aller-retour entre l'imitation et l'invention, entre Abidjan et Paris, entre le rap et les musiques qui ont failli l'effacer. C'est cette histoire que retrace ce deuxième volet du dossier AMA.
1985–1990 : copier, puis traduire
Autour de Zogbo Junior se forme un groupe de cinq : Shalamar, Ziké, Franky, Pacôme et lui-même. Ils s'appellent les Abidjan City Breakers, ACB. À l'été 1985, ils sortent un maxi sur le label Disco Stock. Les instrumentaux sont enregistrés à Londres ; les voix et le mixage se font à Abidjan, au studio JBZ, ouvert en 1981 au Plateau par l'ingénieur du son Jacques Bizollon. La face A mêle français et langue locale sur une production boogie, la face B est en anglais.
Plusieurs sources présentent ce disque comme le premier enregistrement hip-hop d'Afrique francophone au sud du Sahara. La prudence s'impose : le site Ivoirap, qui a reconstitué cette histoire, rappelle qu'aucune archive complète de Zim Zim Flash n'a été retrouvée et que l'émission n'est connue que par des témoignages. Ce qui est sûr, c'est la nature du geste. Pour l'universitaire Yao Francis Kouamé (Université Félix Houphouët-Boigny), ACB imite de près le rap français et américain, dans le son comme dans le vêtement.
La rupture arrive quatre ans plus tard. En 1989, le trio R.A.S. (pour « Rien à signaler »), formé de Power, Turbo et Scorpio et produit par François Konian, publie Agnangnan. Le morceau est choisi par l'émission Variétoscope comme tube des vacances. Kouamé y voit le point de départ de l'« ivoirisation » du rap : langues ivoiriennes, cuivres des fanfares du Sud, danse ziguehi. Pulse Côte d'Ivoire attribue aussi à R.A.S. l'introduction du nouchi, l'argot d'Abidjan, dans le rap. Selon Kouamé, l'album se serait vendu à plus de 130 000 exemplaires ; le groupe enchaîne avec Hainy en 1990.
En cinq ans, le rap ivoirien a donc traversé deux âges : celui de la copie fidèle, puis celui de la traduction. Le premier a importé une forme. Le second l'a fait parler la langue de la ville.
Les années 1990 : le rap à l'ombre du zouglou
Au début des années 1990, une autre musique s'impose : le zouglou. Il raconte les réalités sociales, appelle à la justice et à la paix, et il le fait lui aussi en nouchi. Très vite, il est perçu comme l'identité musicale du pays. Selon Kouamé, beaucoup pensent alors que le rap va disparaître.
Il ne disparaît pas. Il se déplace. Dans la seconde moitié de la décennie, une génération nouvelle se réclame de 2Pac et de The Notorious B.I.G. Les clips passent dans l'émission Maxxixum. On cite les GI's, Prisca, l'une des rares voix féminines, et surtout Crazy B, fondé par Angelo Dogba avec Sky Larock et Chase Boogie. Pulse leur attribue l'invention d'un « hip-hop fusion » qui croise le rap américain, la jungle anglaise et les rythmes africains ; Angelo en tire des succès solo comme « Dogba » et « Ne baissez pas les bras ».
Deux chefs de bande dominent la scène : Almighty, leader de Ministère Authentik, surnommé « le dieu du swing », et Stezo, de la Flotte Impériale. Leur rivalité publique fait parler du rap bien au-delà de ses fidèles. Almighty meurt en 2014, sans avoir connu la renaissance qui viendra.
Puis vient le choc. Au début des années 2000, le coupé-décalé de Douk Saga, de Molare et de la Jet Set s'empare du pays. C'est une musique de l'ostentation et de la satire. Pour Jeune Afrique comme pour le magazine #AuxSons, elle contribue directement au déclin du mouvement hip-hop. Le rap ivoirien n'est pas mort ; il est devenu inaudible.
Les années 2000 : tenir par la langue
Pendant que le coupé-décalé règne, le rap survit là où il est né une seconde fois : dans le nouchi. Le chemin ouvert par R.A.S. est repris par une génération qui fait de l'argot d'Abidjan non plus une couleur, mais une matière première.
Nash en est la figure la plus durable. Installée à Yopougon avec ses parents en 1998, elle y commence véritablement sa carrière et popularise ce qu'on appelle le « rap nouchi ». Son dernier album est écrit pour l'essentiel dans cette langue ; en 2019, l'UNICEF l'a nommée ambassadrice nationale en Côte d'Ivoire. Elle fête ses 25 ans de carrière le 20 novembre 2026 au Palais de la Culture.
Autour d'elle, Wikipédia situe à partir de 2006 l'essor d'une nouvelle école : Garba 50, Sans Soi, Rage Man. Garba 50, duo de Yopougon formé par Sooh et Oli, est décrit par Pulse comme le plus proche du rap ivoire actuel. Guyso Le Choco, avec l'humour de « Garba » et de l'album Génération pressée pressée, parle aux lycéens. En 2009, relève Kouamé, Nash (« On a les zyeux dédjá »), Billy Billy (« Projet de société ») et Garba 50 (« Ça a aller ») portent encore le mouvement.
Mais le marché ne suit pas. Interrogé en 2015 par l'Abcdr du Son, Didi B décrit un rap « un peu éteint au pays » vers 2009 : peu de médias, des cachets dérisoires. Au début des années 2010, des émissions et des événements comme Rap Academy, Hip Hop Xpress ou le festival Hip Hop Enjaillement maintiennent la flamme. Il manque encore l'étincelle populaire.
2009–2020 : Kiff No Beat rallume la mèche
L'étincelle vient d'un quartier et d'une famille. Elow'n, Black K et Didi B rappent ensemble sous le nom de KNB. Vers 2009, ils rencontrent El Jay et Joochar, du groupe Jekboyz ; les cinq fusionnent en Kiff No Beat. En 2010, ils remportent Faya Flow, le plus grand concours de rap du pays selon Didi B. Le prix : 200 000 francs CFA et un téléphone. Plutôt que de partager l'argent, ils l'investissent dans des beats du producteur Shadocris, qu'on finira par appeler le sixième membre.
Les projets s'enchaînent : Cadeau de Noël (2010), la mixtape Jackson Five (2012), l'album Pétards d'Ados (2014), Cubisme (2015). Le déclic s'appelle « Tu es dans pain », en 2014, un titre qui n'était pas prévu comme single. L'Abcdr du Son attribue une part de son succès au choix du nouchi ; on surnomme bientôt le groupe les « Noushi Boys ». Suivent « Approchez regardez » avec DJ Arafat en 2016, puis « Pourquoi tu Dab ».
En mars 2017, Kiff No Beat devient, selon Jeune Afrique, le premier groupe africain signé par Universal Music Africa. Les tournées mènent au Congo (2015), au Tchad (2017), au Togo (2018). Le groupe ne reste pas puriste : #AuxSons note qu'après son premier album, il se rapproche du coupé-décalé. C'est peut-être le secret de sa portée. Le rap ivoire ne gagne pas contre la musique de fête ; il apprend à danser avec elle.
Dans le même temps, une autre trajectoire se dessine à Cocody. Suspect 95, né en 1995, perce en 2016 avec « Enfant de Boss c'est Boss ». En 2020, il est sacré meilleur artiste rap aux PRIMUD.
Le 12 août 2019, DJ Arafat, figure majeure du coupé-décalé, meurt dans un accident de la route à Abidjan. Pour #AuxSons, c'est après cette disparition que le rap regagne du terrain. L'industrie suit : lancé en mai 2020 par Universal Music Group, le label Def Jam Africa s'étend en juillet 2020 à la Côte d'Ivoire et y signe Suspect 95. En mai 2021, Didi B rejoint 92i Africa, la branche africaine du label de Booba. Le rap ivoirien a désormais des structures.
2021–2026 : l'explosion, et la drill
Les anciens de Kiff No Beat partent chacun de leur côté, et c'est en solo que le rap ivoire change d'échelle. Didi B publie en 2022 Mojotrône II: History, coproduit par Coast to Coast et 92i. La même année, il joue deux fois au Palais de la Culture d'Abidjan, les 27 mai et 27 août ; le 4 février 2023, il est à l'Élysée Montmartre, à Paris. En juillet 2023, l'album est certifié disque d'or en Côte d'Ivoire. Jeune Afrique relève alors environ 13 000 CD écoulés par le distributeur et une cinquantaine de millions de streams, surtout sur Boomplay.
Le même article signale un débat qui dit beaucoup de l'époque : certains fans reprochent à Didi B de s'éloigner du rap, notamment quand il collabore avec la nouvelle vague du maïmouna, un style dansant qui mêle coupé-décalé, afro-drill et atalakou. Lui répond que c'est la danse qui permet au rap ivoire de dominer la musique locale. Le dialogue entamé par Kiff No Beat avec le coupé-décalé se poursuit.
Suspect 95, lui, sort le 9 mai 2023 son premier album, Société suspecte : seize titres, avec Youssoupha et Kaaris parmi les invités. Le 1er mars 2025, il remplit La Cigale à Paris ; le 12 juillet suivant, il fête dix ans de carrière au Dôme du Parc des expositions de Port-Bouët.
Puis arrive la drill. Aucune de nos sources ne date précisément son arrivée à Abidjan, mais toutes l'associent à un nom : Himra. Né en 1998, passé lui aussi par Faya Flow (quatrième de la 7e édition avec son groupe SBS), il se fait connaître avec la mixtape Oméa, signé d'abord chez Mix Records puis chez Def Jam Africa. Pulse le présente comme le « pionnier de l'Ivoire Drill » ; un article de RFI l'appelait déjà « le roi de la drill ivoire ». Son album Jeune & Riche sort fin juillet 2024 et accumule les certifications locales, dont les chiffres varient selon les sources.
La vraie première se joue en France. En février 2026, « Number One », avec le Nigérian Minz, est certifié single d'or par le SNEP : une première pour un rappeur ivoirien. Le 23 avril, le morceau remporte une Flamme à Paris. Quarante et un ans après Zim Zim Flash, le rap ivoirien ne se contente plus d'écouter Paris. Il s'y fait entendre.
Ce que dit cette histoire
Lu d'un seul tenant, ce parcours de quarante ans révèle trois constantes. Elles expliquent mieux l'explosion actuelle que n'importe quel chiffre de streaming.
La langue d'abord. Chaque renaissance du rap ivoirien passe par la langue. ACB rappait en partie en anglais ; R.A.S. a fait entrer le nouchi ; Nash en a fait une signature ; Kiff No Beat a percé avec, au point d'être surnommé les « Noushi Boys ». C'est la thèse de Yao Francis Kouamé : les rappeurs ivoiriens n'ont pas copié le rap américain, ils l'ont déconstruit et reconstruit, par les langues, les instruments et les thèmes. Le volet 7 de ce dossier sera consacré au nouchi.
Les musiques de danse, ensuite. Le zouglou dans les années 1990, puis le coupé-décalé dans les années 2000 ont d'abord éclipsé le rap. La génération Kiff No Beat a cessé de les combattre pour les intégrer, et celle de Didi B les mêle au maïmouna. Kouamé relève que ce rapprochement divise le milieu : dilution pour les uns, renouvellement pour les autres. La question de l'authenticité reste ouverte.
L'axe Abidjan–Paris, enfin. Le hip-hop arrive à Abidjan par une émission de TF1 et un étudiant rentré de France. Il y retourne quarante ans plus tard avec une certification du SNEP et une Flamme. Entre les deux, les structures se sont installées à Abidjan : Universal Music Africa en 2017, Def Jam Africa en 2020, 92i Africa en 2021. Le troisième volet de ce dossier mesure cet échange, encore inégal.
Reste un manque, que cette enquête a touché du doigt : la mémoire. Les émissions fondatrices n'ont pas d'archives publiques, les chiffres de ventes et de certifications se contredisent d'une source à l'autre. Un genre qui pèse désormais autant mérite mieux qu'une histoire reconstituée par témoignages.
| Année | Repère |
|---|---|
| 1985 | Zim Zim Flash sur la RTI ; maxi des Abidjan City Breakers |
| 1989 | R.A.S., Agnangnan : le nouchi entre dans le rap |
| Début des années 1990 | Le zouglou s'impose |
| 1998 | Nash débute à Yopougon : le rap nouchi |
| Début des années 2000 | Le coupé-décalé éclipse le hip-hop |
| Vers 2009 | Naissance de Kiff No Beat |
| 2014 | « Tu es dans pain », Kiff No Beat |
| 2017 | Kiff No Beat signé chez Universal Music Africa |
| 2019 | Mort de DJ Arafat (12 août) |
| 2020 | Def Jam Africa à Abidjan, signature de Suspect 95 |
| 2022 | Didi B, Mojotrône II: History |
| 2024 | Himra, Jeune & Riche |
| 2026 | « Number One » (Himra feat. Minz) : single d'or SNEP, puis Flamme |
Méthode
Points vérifiés et écartés. Ventes d'Agnangnan (130 000) : source unique, au conditionnel. Date de Jeune & Riche : 24 ou 25 juillet 2024 selon les sources, d'où « fin juillet ». Certification « diamant » de Himra : seuils et organisme contradictoires, non retenue. Ouverture de Def Jam Africa à Abidjan : #AuxSons dit 2018, OkayAfrica juillet 2020 ; 2020 retenu. Date d'arrivée de la drill à Abidjan : non trouvée.